Intervention de Jacques Fernique à la manifestation du 1er octobre


 

Si nous sommes venus ici, de la Gare et du Village, sous la pluie, c’est pour marquer fortement, sans équivoque, notre refus de cette rocade entre nos deux quartiers.

Notre refus ne se résume pas à la volonté égoïste de repousser les nuisances ailleurs, loin de nos façades et de nos jardins. Non, le boucan du trafic et des camions, l’air empoisonné par la pollution de fond, l’atteinte irréversible aux terres agricoles et aux milieux naturels, nous ne le souhaitons à personne. Et nous sommes bien placés pour en parler : avec l’autoroute en surplomb au Nord, la voie ferrée au milieu, la Nationale 83 à l’Est et le trafic parasite de transit au cœur de nos quartiers, on peut dire que Geispolsheim a déjà bien donné : alors qu’on ne nous fasse pas le couplet culpabilisant sur les privilégiés égoïstes des agréables communes pavillonnaires, non, pour nous, ça ne prend vraiment pas.

Notre refus de la rocade n’est pas à courte-vue, non, il se nourrit de convictions, il se nourrit de propositions, il se fonde sur la certitude qu’on ne peut pas continuer en 2005 comme on le faisait en 1975, qu’on ne peut pas continuer à dérouler sans souci toujours plus de macadam, toujours plus de routes, toujours plus de rocades, toujours plus de contournantes, à y déverser sans cesse de plus en plus de camions et de plus en plus d’automobiles.

Est-ce que l’on peut vraiment, aujourd’hui comme on le faisait hier, penser qu’un véhicule d’1t5 pour déplacer un individu de 80 kg ça soit le modèle de la modernité à proposer à toute la planète ?

Est-ce qu’on peut vraiment aujourd’hui comme hier miser sur un pétrole éternel, abondant et bon marché ?

Peut-on encore ignorer la pollution de fond qui empoisonne lentement mais sûrement l’agglomération de Strasbourg au-delà des pics d’ozone dont certains s’imaginent encore que c’est la seule faute du beau temps ? Est-il possible encore de négliger l’impact sanitaire de la pollution alors que les études attestent maintenant que les pots d’échappement tuent davantage en France que les accidents de la route ?

Il n’est plus pensable d’ignorer les riverains excédés des nuisances sonores invivables amplifiées par une autoroute en surplomb comme la A35 à Ostwald ou au Nord de Geispolsheim ?

Ceux qui ont imaginé la rocade Sud l’ont fait à une époque où on n’hésitait guère à construire de l’autoroute et un échangeur juste au bord du périmètre rapproché d’un puits de captage d’eau dans la nappe phréatique sans que ne soit aménagé aucune protection particulière, une époque où ça ne paraissait pas aberrant à tout le monde de faire voisiner l’axe le plus encombré d’Alsace et les fenêtres d’une maison pour personnes âgées avec un niveau de décibels qui rivalise largement avec la moyenne d’âge des pensionnaires. Cette époque est finie, bien finie, et nous sommes là aussi pour le dire.

L’intérêt général aujourd’hui, ce n’est pas de faire un contournement autoroutier de l’agglomération qui commencerait par notre rocade pour renforcer davantage le trafic des poids lourds, pour offrir aux voitures toujours plus nombreuses et si peu remplies les connections aux radiales routières convergeant vers le cœur de la ville, non, l’intérêt général ce n’est pas de pouvoir choisir grâce à la rocade et au contournement le bouchon par lequel on ira sur Strasbourg.

L’intérêt général il est pour des transports publics performants, pour un tram-train ambitieux, pour des parkings-relais efficaces, pour des TER attractifs et cadencés.

Nos voisins allemands et suisses ne s’y trompent pas, leurs politiques des transports a pris de l’avance, le fret ferroviaire, les marchandises sur le rail c’est une réalité chez eux, c’est une formidable progression. A terme si on laisse aller ce serait les marchandises en transit sur le rail d’un côté du Rhin, sur les routes de l’autre côté et l’Alsace engorgée, et l’Alsace embouteillée, bloquée. Le projet de rocade Sud participe de cette logique aveugle.

C’est le même aveuglement qui fait que depuis le mois de janvier la plaine d’Alsace se retrouve livrée, ouverte à l’afflux de camions fuyant la nouvelle politique allemande de réduction des poids lourds. C’est à Paris, c’est à Strasbourg qu’on a choisi sciemment de ne pas anticiper, qu’on a choisi une fois de plus de ne pas heurter le lobby du transport routier et d’en rester paresseusement aux schémas d’il y a 30 ans.

Alors que nos voisins allemands et suisses ont su engager une vraie politique pour des transports écologiquement responsables, avec leur taxe, avec leur efficace Redevance Poids Lourds liées aux Prestations, alors que le principe utilisateur-payeur marque des points en Allemagne et en Suisse et permet au rail et au fluvial de regagner du terrain, notre pays et nos grandes collectivités locales n’ont pas su, n’ont pas voulu s’inscrire dans cette démarche, ont au contraire donné encore et toujours le signal que l’axe Nord-Sud alsacien restait grand ouvert au flot des camions et même qu’ on continuerait à leur ouvrir de nouveaux espaces, de nouvelles facilités routières et autoroutières avec la rocade et le grand contournement ouest. Dès à présent, l’Alsace constate et déplore les dégâts sur ses routes : le report mécanique des camions que rien ne dissuade vraiment c’est déjà maintenant.

Alors, le Conseil Régional, le Préfet et le Conseil Général ont commandé une étude pour trouver les moyens de contrer cet afflux massif de poids lourds : on parle de mettre en place des « solutions d’exploitation rendant moins facile le transit ». Si le Préfet a besoin d’idées, qu’il aille donc voir de l’autre côté du Pont Pfilmlin : où est la 2x2 voies grande offerte aux camions ? Nulle part de ce côté là. Nos voisins suisses et allemands ont raisonné autrement.

Bien sûr si on veut continuer à essayer de rouler à 110-130 partout sur la RN83 et la A35, à attirer davantage les camions, alors la requalification de ses axes et de la Vigie est impossible dans des conditions acceptables de sécurité, alors l’amélioration des infrastructures existantes est impraticable. Et c’est ce que nous démontre d’une certaine façon le dossier d’enquête publique. Mais si l’on change la donne, si on est sérieux quand on parle de mettre en place des « solutions d’exploitation rendant moins facile le transit », si on calibre les tronçons délicats comme des boulevards urbains et non plus comme des autoroutes débridées, alors le deuxième tronçon de rocade Sud devient contre-productif, alors il devient inutile.

Voilà ce dont il faut convaincre pendant les 14 jours que dure encore l’enquête publique. Bien sûr il faut dire et écrire le caractère insupportable des nuisances majeures qu’entraînerait ce projet. Celle-ci par exemple : 2 à 3000 véhicules de plus attirés par le Rocade traversant le Village rien que ça ! Il faut dénoncer les nuisances qu’entraînerait ce projet, mais surtout surtout il faut montrer à ceux qui sont encore en retard d’une époque que cette rocade irait à contre-courant de l’utilité publique, à rebours de l’intérêt général.